Volume 1mars 2026 : Lecture7 min.

Au cœur d’un exercice militaire rarement vu au Québec

Auteur Maxime Landry
Reportage
400e Escadron tactique d’hélicoptères, Base des Forces canadiennes Borden.
Cpl Meg Findlay

Le 438e Escadron tactique d’hélicoptères a beau faire partie du paysage de St-Hubert depuis près d’un siècle, bien peu de gens savent ce qui s’y passe réellement. Propelia y a eu un accès privilégié à l’occasion d’un impressionnant exercice militaire, d’une ampleur rarement vue au Québec.

« Ok. Donc, on a de la pluie verglaçante qui s’en vient. De la neige aussi. On va être en conditions IFR avec un plafond bas ce soir jusqu’à tôt demain matin. »

Dans la salle de briefing du hangar des Wildcats de St-Hubert, le lieutenant-colonel Guillaume Mallet écoute sans broncher les derniers rapports météo de ses officiers. En ce froid samedi de novembre, même si les prévisions s’annoncent mauvaises plus tard en journée, le commandant du 438e Escadron demeure confiant : l’exercice BTAC pourra aller de l’avant ce matin.

Dehors, les rotors tournent déjà à plein régime. Trois immenses hélicoptères Chinook, venus spécialement de la base de Petawawa, attirent tous les regards. Et un peu plus loin sur le tablier, trois hélicoptères CH-146 Griffon sont prêts à décoller.

Mais un détail saute aux yeux : les imposants fusils mitrailleurs C6 sont montés sur chacun des appareils.

Preuve que l'entraînement qui est sur le point de commencer n’en est pas un comme les autres.

Le BTAC (basic tactical aviation course) est un exercice à la fois intense et extrêmement réaliste. C’est la première fois qu’il se déroule à St-Hubert. Et pour l’occasion, Propelia y a eu un accès privilégié.

Ce matin-là, les Cantons-de-l’Est sont devenus la Lituanie. De Farnham jusqu’à Magog, de Valcourt jusqu’à Sutton : tout ce territoire sert de terrain de jeu pour les militaires canadiens. Aujourd’hui, le scénario est le suivant : les Griffon devront escorter un convoi sur la route. Mais tout ne se passera pas comme prévu. Évidemment…

Les responsables du BTAC ont ajouté des embuscades : des ennemis qui ouvrent le feu sur les hélicos. « Faut que nos pilotes apprennent à ne pas devenir des cibles. Ça les oblige à faire du vol tactique et à voler très vite et très très bas », nous explique le major Yvon Voyer.

Plus bas? Dans quelle mesure? « Bien… mettons à 15 pieds du sol. Tant qu’ils ne touchent pas au sol, c’est correct. » Une façon comme une autre de souligner l’entraînement et les capacités uniques de ces pilotes.

Les fusils mitrailleurs sont utilisés. Mais avec des balles à blanc, bien entendu. L’un des Chinook va même jusqu’à atterrir au milieu d’un champ pour récupérer un militaire faussement blessé. Tout ça grâce à la complicité de citoyen·nes qui ont accepté de prêter leurs terres aux fins de l’exercice.

« On surveille les médias sociaux. Pour l’instant, pas de commentaire préoccupant provenant du public. Mais on continue de monitorer et on vous fera un rapport plus détaillé cet après-midi », lance l’officier Meagan Pye, responsable des affaires publiques, dans le but d’informer le commandant Mallet des moindres signes d’inquiétude au sein de la population de la Montérégie et des Cantons-de-l’Est.

« Les premiers commentaires de nos pilotes, quand ils reviennent au hangar, c’est que c’est très réaliste. Ce n’est pas juste un secteur d’entraînement militaire. On a un terrain de jeu et une proximité avec la population civile. Ça représente bien ce qu’on voit actuellement en Lettonie »

explique le commandant Mallet

Plus de 200 personnes… et 4 pilotes

L’exercice BTAC en est un d’envergure, qui s’étire sur un mois complet et qui mobilise, visiblement, beaucoup de ressources, tant au plan matériel qu’humain. « Sûrement au-dessus de 200 personnes », ajoute le commandant Mallet.

Mais au final, il ne servira qu’à former 4 pilotes.

« On a un pilote de l’escadron 408 d’Edmonton. Un autre de l’escadron 430 (Valcartier). Et deux pilotes de Chinook de Petawawa, nous explique le lieutenant-colonel Mallet. Ces pilotes-là ont atteint un certain niveau de maturité comme commandants de bord tactiques dans leur escadron. Et en venant ici au cours BTAC, ils vont devenir des leaders de formation tactique. Ça leur donne une certification et des responsabilités supplémentaires. »

« On leur apprend à coordonner les missions entre le Chinook et le Griffon. S’ils réussissent, ils pourront passer à un cours encore plus avancé, où ils pourront coordonner les opérations entre hélicos et avions de chasse », précise le commandant Mallet.

Le risque d’échec est cependant bien réel. « Parfois, des pilotes ne réussissent pas le cours. Ça arrive. »

Sur le tarmac de l’Aéroport métropolitain de Montréal, on observe des hélicoptères Griffon CH-146 aux côtés des hélicoptères Chinook CH-147F, venus de la base de Petawawa spécialement pour l’exercice BTAC.
Maxime Landry
Sur le tarmac de l’Aéroport métropolitain de Montréal, on observe des hélicoptères Griffon CH-146 aux côtés des hélicoptères Chinook CH-147F, venus de la base de Petawawa spécialement pour l’exercice BTAC.

Un dessin de Walt Disney à St-Hubert

Au deuxième étage du hangar, le lieutenant-colonel nous fait visiter son bureau, là où trône un cadre bien précieux. Derrière la vitre se cache un petit dessin fait à la main, celui d’un gros chat faisant un clin d’œil, avec ses lunettes d’aviateur bien relevées.

Le dessin fait à peine quelques centimètres carrés. La surprise est ailleurs : dans la signature en bas à droite. « Eh oui! C’est Walt Disney lui-même qui a dessiné notre emblème! », confirme Guillaume Mallet.

La légende raconte qu’en 1944, un pilote de l’escadron 438 nommé Ross Reid a tenté sa chance en écrivant une lettre à Walt Disney. Il lui demandait de concevoir un dessin pour représenter son groupe. Quelques semaines plus tard, une enveloppe lui a été retournée. À l’intérieur se trouvait le petit dessin d’un Wildcat bien particulier, créé par le grand Walt Disney lui-même.

Encore à ce jour, le précieux dessin représente l’escadron de St-Hubert, et est bien visible sur la manche droite de chacun des uniformes.

Le dessin du gros chat, avec la célèbre signature en bas, à droite — oui, c’est bien celle de Walt Disney lui-même.
Maxime Landry
Le dessin du gros chat, avec la célèbre signature en bas, à droite — oui, c’est bien celle de Walt Disney lui-même.
Le commandant du 438e Escadron, le lieutenant-colonel Guillaume Mallet, décroche le précieux dessin du mur de son bureau.
Maxime Landry
Le commandant du 438e Escadron, le lieutenant-colonel Guillaume Mallet, décroche le précieux dessin du mur de son bureau.

St-Hubert : un modèle unique au Canada

Pas moins de 265 personnes travaillent actuellement au sein de l’escadron 438 de St-Hubert. « On a vraiment une particularité dans notre escadron : on a une proportion [de] 50 % [de] réservistes et 50 % de membres réguliers. Même notre chaîne de commandement a eu de la misère à reproduire cette structure-là ailleurs dans l’organisation. Plusieurs officiers généraux sont venus nous voir pour essayer de comprendre. C’est unique au Canada. »

Le commandant Mallet précise cependant que la plupart des réservistes travaillent pratiquement à temps plein pour l’escadron. « Pratt & Whitney, Bombardier, Rolls Royce : plusieurs de nos techniciens ont un double emploi. Ils apportent une expertise civile à l’intérieur de nos opérations. »

Le Chinook CH-147F : au cœur de la bête

« C’est rare qu’on réussit à entrer ces grosses bêtes-là dans notre hangar », lance en riant le commandant Mallet. Devant nous, la rampe arrière de l’un des trois Chinook est abaissée, laissant voir l’intérieur de l’immense appareil.

Rien de luxueux. Rien de très confortable. Trente-deux sièges en toile, sans plus.

« Cet été, on a entassé pas loin de 65 personnes là-dedans. Des femmes. Des enfants. Même des animaux! Fallait sortir à tout prix ce monde-là des feux de forêt dans l’ouest du pays », nous explique avec fierté l’un des techniciens d’entretien.

Le Chinook, facilement reconnaissable avec son double rotor synchronisé, est d’abord destiné aux missions de combat. Fusils mitrailleurs sur les côtés, plaques de protection balistique au plancher, système laser de détection de missiles et boîtiers de fusées contre-mesure à infrarouge installées à l’arrière : les équipements ne manquent pas.

« Mais on peut aussi le transformer en hôpital volant, explique le lieutenant-colonel Mallet. En 2019 au Mali, on avait des chirurgiens à bord et ils amorçaient la prise en charge des blessé·es pendant le vol. Difficile de dire combien de gens on a sauvé ainsi. Mais on a gagné des minutes critiques. »

L’un des appareils Chinook CH-147F, stationné à l’intérieur du hangar à St-Hubert.
Maxime Landry
L’un des appareils Chinook CH-147F, stationné à l’intérieur du hangar à St-Hubert.
Les techniciens d’entretien qui accompagnent les Chinook ont chacun  leurs spécialités : composantes moteurs, éléments de transmission, équipements de blindage et défense, entre autres.
Maxime Landry
Les techniciens d’entretien qui accompagnent les Chinook ont chacun leurs spécialités : composantes moteurs, éléments de transmission, équipements de blindage et défense, entre autres.

Une hélice historique

Le commandant marche devant et nous ouvre la porte de La Tanière, la petite cafétéria de l’Escadron.

« Tu sais ce que c’est ça, au mur? » 

La pièce est imposante. Une hélice, de toute évidence. Mais certainement pas celle d’un hélico. Le bois massif et les bordures dorées laissent penser à une pièce d’équipement artisanale, venue d’une autre époque.

« C’est une hélice du R-100! » nous explique Guillaume Mallet, en faisant référence au célèbre dirigeable venu s’amarrer au mât de l’aéroport de St-Hubert en 1930 après un vol de 5 400 kilomètres au-dessus de l’Atlantique.

Le commandant nous explique que cette hélice devait servir de pièce de rechange, en cas d’avarie sur le célèbre aéronef. Elle avait été expédiée par bateau jusqu’à St-Hubert. Mais, au final, elle n’a jamais servi. 

« L’hélice a été envoyée ici. Et à travers les années, elle a été protégée — peut-être même oubliée! — par le personnel. Mais quelqu’un s’en est souvenu. Et on a décidé de la mettre au mur », explique en riant le lieutenant-colonel.

L’hélice du R-100, bien exposée sur un mur de La Tanière, la cafétéria du 438e Escadron.
Maxime Landry
L’hélice du R-100, bien exposée sur un mur de La Tanière, la cafétéria du 438e Escadron.

En lien

Planespotters : des passionnés d’aviation
Galerie photos

Planespotters : des passionnés d’aviation

Photographe Daniel Villeneuve

Test en vol
Les défis qui attendent le nouveau PDG de Airbus à Mirabel
Vidéo20 min.

Les défis qui attendent le nouveau PDG de Airbus à Mirabel

Entrevue Mehran Ebrahimi, Ph.D.
Réalisateur Matt Joycey

Portrait
Drones : le Moyen-Orient, nouveau centre de gravité de la mobilité aérienne avancée (AAM)
Article16 min.

Drones : le Moyen-Orient, nouveau centre de gravité de la mobilité aérienne avancée (AAM)

Auteur Sofiane Benyouci, Ing., M.Ing, A.S.C/C.dir

Analyse
Le LIA : un laboratoire vivant pour l’innovation aérospatiale
Article13 min.

Le LIA : un laboratoire vivant pour l’innovation aérospatiale

Auteur Michel Rioux, Ph.D.

Science et recherche

À travers reportages, analyses et récits de terrain, ce premier volume met en lumière les forces qui transforment aujourd’hui l’écosystème aérospatial.

Volume 1mars 2026