Volume 1mars 2026 : Lecture16 min.

Drones : le Moyen-Orient, nouveau centre de gravité de la mobilité aérienne avancée (AAM)

Auteur Sofiane Benyouci, Ing., M.Ing, A.S.C/C.dir
Analyse

Depuis cinq à sept ans, la mobilité aérienne avancée (Advanced Air Mobility – AAM) et la dronautique ont progressivement quitté le champ de l’expérimentation pour entrer dans celui de la structuration opérationnelle. Si l’Europe et l’Amérique du Nord concentrent encore l’essentiel de la recherche, de la conception et de la fabrication, un autre mouvement, plus discret mais potentiellement déterminant, s’est amorcé ailleurs : la construction des premiers écosystèmes d’exploitation à grande échelle.

Le Moyen-Orient — et plus particulièrement les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Sultanat d’Oman — s’impose progressivement comme un territoire d’accélération de cette transition. Ce qui s’y joue n’est pas seulement une adoption technologique. Il s’agit d’une mise en place méthodique des composantes structurelles qui permettront à la mobilité aérienne avancée et à la dronautique de passer du statut d’innovation à celui de systèmes intégrés, inscrits dans les politiques publiques de transport, de sécurité, d’énergie et de développement économique.

Cette dynamique repose sur une convergence rarement observée ailleurs : alignement des ministères des transports, implication directe des autorités de l’aviation civile, rôle structurant des grands aéroports, partenariats industriels ciblés, émergence d’opérateurs d’infrastructure spécialisés et mise en place anticipée d’infrastructures dédiées, notamment les vertiports, les corridors aériens et les centres de contrôle.

Pour le Québec, dont l’écosystème aéronautique est historiquement l’un des plus denses au monde, l’observation de ces trajectoires ne relève pas de la curiosité. Elle constitue un signal stratégique sur la manière dont la prochaine génération d’aviation est en train de s’organiser.

Émirats arabes unis : le premier système AAM réellement structuré

Les Émirats arabes unis représentent aujourd’hui l’un des environnements les plus avancés au monde en matière de structuration concrète de la mobilité aérienne avancée et de la dronautique. Très tôt, le pays a compris que l’enjeu n’était pas simplement technologique, mais organisationnel : créer les conditions d’exploitation avant même l’arrivée massive des appareils. Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification économique, où l’aviation, les technologies autonomes et les infrastructures intelligentes sont appelées à jouer un rôle central.

À Dubaï, cette ambition est portée directement par la Roads and Transport Authority (RTA), qui a intégré l’AAM dans sa vision de mobilité multimodale à long terme. Le partenariat avec Joby Aviation, officialisé dans la foulée d’une série d’ententes structurantes, prévoit un déploiement progressif de taxis aériens à partir du milieu du siècle. Le réseau initial doit relier des pôles majeurs comme Dubai International Airport, Palm Jumeirah, Dubai Marina et Downtown.

Les performances annoncées donnent une idée du potentiel transformationnel : des appareils capables d’atteindre environ 300 km/h, avec des trajets urbains de 40 à 50 minutes réduits à une dizaine de minutes.

Mais ce qui distingue réellement le modèle émirati, c’est l’écosystème construit autour de ces initiatives. La General Civil Aviation Authority (GCAA) travaille activement à la structuration de corridors aériens dédiés aux eVTOL et aux drones cargo, avec l’objectif d’intégrer ces nouveaux appareils dans l’espace aérien contrôlé aux côtés de l’aviation commerciale. Ce chantier, mené en collaboration avec des partenaires technologiques et des institutions locales, vise à anticiper la montée en volume des opérations plutôt que de réagir à celle-ci. Cette anticipation réglementaire est l’un des facteurs clés qui permet d’accélérer le passage à l’échelle.

Les grands aéroports jouent un rôle central dans cette transformation. Dubai International Airport et Al Maktoum International Airport sont appelés à devenir des points d’ancrage majeurs pour les opérations AAM, avec l’intégration progressive de vertiports à proximité des hubs existants. L’objectif est de créer des chaînes de transport continues, où un passager ou une marchandise peut passer de l’aviation commerciale à un mode aérien régional ou urbain sans rupture de service.

Abu Dhabi complète cette dynamique avec une approche plus industrielle et structurante. L’aéroport international d’Abu Dhabi est positionné comme un futur hub d’intégration entre aviation commerciale, logistique et nouvelles mobilités aériennes. Des collaborations avec des opérateurs d’infrastructure comme Skyports visent à développer des réseaux de vertiports connectés aux plateformes aéroportuaires, afin de soutenir à la fois les opérations de transport de passagers et les flux logistiques.

Cette logique d’intégration aéroportuaire est profondément structurante : l’objectif n’est pas simplement de faire voler des appareils dans les villes, mais de les connecter aux grands flux internationaux, en s’appuyant sur des infrastructures existantes et sur des opérations déjà maîtrisées.

Dans ce contexte, des initiatives impliquant des acteurs comme VPorts ont contribué à démontrer comment des infrastructures spécialisées pouvaient s’articuler autour de grands hubs comme Al Maktoum. L’entreprise québécoise s’est positionnée sur le développement de réseaux de vertiports et sur la structuration de corridors AAM connectés aux plateformes aéroportuaires, avec une vision qui intègre la gestion du trafic, les centres de contrôle et l’intermodalité. Ce positionnement illustre un point clé : dans la chaîne de valeur de l’AAM, l’infrastructure et l’orchestration des opérations sont aussi stratégiques que la fabrication des appareils.

Parallèlement à la mobilité aérienne avancée, la dronautique est déjà solidement implantée aux Émirats. Les drones sont utilisés dans des contextes variés : inspection d’infrastructures énergétiques, surveillance de chantiers de construction, gestion d’actifs industriels, sécurité urbaine et logistique spécialisée.

Dans un pays marqué par de grands projets d’infrastructure et des zones industrielles étendues, ces systèmes permettent de réduire les coûts d’inspection, d’améliorer la sécurité et d’accélérer les opérations.

Des entreprises publiques et privées utilisent déjà des drones pour surveiller des installations critiques, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la construction et de la gestion urbaine. Les autorités explorent également des usages liés à la sécurité publique et à la gestion des urgences, renforçant ainsi l’intégration progressive des systèmes autonomes dans les opérations quotidiennes.

La région s’appuie aussi sur de grands événements internationaux pour structurer son écosystème et attirer les acteurs de l’industrie. Le Dubai Airshow est devenu l’un des plus importants rendez-vous mondiaux pour l’aéronautique, réunissant les principaux manufacturiers, opérateurs et investisseurs autour des technologies émergentes, dont les systèmes autonomes et les eVTOL. À Abu Dhabi, le salon IDEX (International Defence Exhibition) et le NAVDEX(International Naval Defence Exhibition) jouent un rôle tout aussi stratégique. Ces événements mettent en avant les technologies de drones, les systèmes sans pilote et les solutions de surveillance avancées, attirant des délégations du monde entier.

Au-delà de leur dimension commerciale, ces salons contribuent à positionner les Émirats comme un centre de gravité pour les discussions internationales sur l’avenir de l’aviation, de la défense et des systèmes autonomes. Ils facilitent les partenariats, accélèrent les transferts technologiques et renforcent l’attractivité de la région.

Enfin, Abu Dhabi a également investi dans la structuration de pôles industriels et technologiques liés aux systèmes autonomes, à la défense et à l’aérospatiale. Ces initiatives, portées par des institutions publiques et des entités parapubliques, visent à créer un environnement propice à l’innovation, à attirer des entreprises internationales et à développer des capacités locales.

L’ensemble de ces éléments — vision stratégique, intégration réglementaire, rôle des aéroports, structuration des infrastructures, adoption des drones dans des opérations réelles et mobilisation autour de grands événements internationaux — fait des Émirats arabes unis l’un des premiers territoires au monde où la mobilité aérienne avancée et la dronautique commencent à se transformer en système opérationnel cohérent.

Arabie saoudite : l’échelle territoriale comme moteur d’adoption

L’Arabie saoudite aborde la dronautique et la mobilité aérienne avancée dans une logique profondément ancrée dans la transformation de son territoire et de son économie. Dans le cadre du programme Vision 2030, ces technologies sont perçues comme des leviers opérationnels pour moderniser les infrastructures, sécuriser les actifs stratégiques et soutenir le développement de nouvelles zones urbaines et industrielles.

La dronautique y est déjà utilisée de manière très concrète. Des drones sont déployés pour inspecter des milliers de kilomètres de pipelines, surveiller des installations pétrolières et gazières, cartographier des chantiers et suivre l’évolution de grands projets d’infrastructure. Dans un pays où les actifs industriels sont dispersés sur de vastes territoires désertiques, ces systèmes permettent de réduire les coûts d’inspection, d’améliorer la sécurité des opérations et d’intervenir plus rapidement en cas d’anomalie.

Le géant énergétique Aramco a notamment intégré les drones dans ses opérations d’inspection et de surveillance, afin de suivre l’état des installations, détecter les anomalies et optimiser la maintenance préventive. Ces usages industriels constituent, aujourd’hui, l’un des principaux moteurs du développement de la dronautique dans le pays.

Parallèlement, la mobilité aérienne avancée s’inscrit dans des projets de transformation urbaine d’une ampleur inédite. Le projet NEOM, conçu comme une ville nouvelle intégrant dès sa conception des systèmes autonomes, prévoit l’utilisation de solutions aériennes pour le transport de biens et, à terme, de passagers. Dans un territoire vaste, encore en construction et structuré autour de nouveaux pôles urbains, l’AAM est envisagée comme un complément naturel aux infrastructures terrestres.

Les autorités saoudiennes travaillent également à structurer l’écosystème industriel autour de ces technologies. Le développement de capacités locales en matière de systèmes autonomes, de défense et d’aérospatiale s’inscrit dans une volonté plus large de diversification économique. Des événements majeurs comme le World Defense Show servent de plateformes pour attirer des industriels internationaux, présenter des solutions de drones et renforcer les partenariats technologiques.

Dans ce modèle, l’échelle du territoire devient un facteur structurant. Les distances entre les centres urbains, les sites industriels et les infrastructures énergétiques créent des cas d’usage immédiats pour les drones et, à plus long terme, pour les solutions de mobilité aérienne avancée. L’Arabie saoudite illustre ainsi une trajectoire où l’adoption de ces technologies est d’abord guidée par des besoins industriels et logistiques concrets, avant d’évoluer vers des applications urbaines et commerciales plus larges.

Qatar : des usages institutionnels structurants, ancrés dans des cas réels

Le Qatar a adopté une trajectoire pragmatique et progressive dans le développement de la dronautique, en partant d’usages très concrets liés à la sécurité et à la protection des infrastructures critiques, avant d’élargir progressivement la réflexion vers la mobilité aérienne avancée. Cette approche, moins visible que les démonstrations urbaines observées ailleurs dans la région, a permis de bâtir rapidement des capacités opérationnelles solides.

La Coupe du monde de la FIFA 2022 a constitué un moment charnière. Dans la préparation et la gestion de cet événement, les autorités qataries ont intégré des systèmes de drones aux dispositifs de sécurité autour de sites majeurs comme le Lusail Stadium, l’Al Bayt Stadium et les grands corridors de transport reliant les différentes installations. Le ministère de l’Intérieur et les forces de sécurité ont utilisé ces technologies pour assurer une surveillance aérienne en temps réel, suivre les flux de foule et renforcer la protection des périmètres sensibles.

Cette utilisation à grande échelle dans un contexte réel et sous forte pression opérationnelle a permis au pays de structurer rapidement des compétences et des pratiques. À la suite de l’événement, ces capacités n’ont pas été démantelées. Elles ont été progressivement intégrées dans les opérations courantes de surveillance et de gestion du territoire.

Les installations industrielles liées à QatarEnergy constituent un autre exemple concret. Dans des zones comme Ras Laffan et Mesaieed, qui comptent parmi les plus importants complexes gaziers au monde, les drones sont utilisés pour l’inspection d’infrastructures, la surveillance de sites et le suivi de certaines installations. Dans un environnement où la sécurité des actifs est critique, ces systèmes permettent de couvrir rapidement de grandes surfaces, de limiter l’exposition humaine et d’améliorer la réactivité en cas d’anomalie.

Les infrastructures portuaires, notamment Hamad Port, représentent également des cas d’usage naturels. La surveillance des zones maritimes, des terminaux et des installations logistiques bénéficie de la capacité des drones à offrir une observation aérienne flexible et rapide. Ces technologies sont progressivement intégrées dans les pratiques de gestion et de sécurité.

Parallèlement, le pays s’intéresse de plus en plus aux applications liées à la mobilité aérienne avancée, notamment dans des contextes logistiques et urbains. L’aéroport international Hamad, qui s’est imposé comme l’un des hubs majeurs du transport aérien mondial, est envisagé comme un point d’ancrage potentiel pour l’intégration future de solutions autonomes. L’idée est d’inscrire ces technologies dans la continuité des flux existants, en lien avec la logistique et les opérations aéroportuaires.

Le Qatar participe également activement à des salons et des forums régionaux liés à la sécurité, à la défense et aux technologies avancées, comme le DIMDEX (Doha International Maritime Defence Exhibition) ou le Milipol Qatar, où les systèmes de drones occupent une place croissante. Ces événements facilitent les interactions entre autorités publiques, forces de sécurité et fournisseurs technologiques internationaux, contribuant à structurer progressivement un écosystème national.

Dans cette trajectoire, la dronautique agit comme une porte d’entrée. En partant d’exemples concrets — surveillance des stades de Lusail et d’Al Bayt, inspection des installations de QatarEnergy à Ras Laffan, observation des zones portuaires autour de Hamad Port — le pays développe progressivement les compétences, les cadres d’utilisation et l’expérience opérationnelle nécessaires. La mobilité aérienne avancée pourrait ensuite s’inscrire dans la continuité de cette montée en maturité, en s’appuyant sur les infrastructures existantes et sur l’expérience acquise dans l’intégration des systèmes autonomes.

Oman : une stratégie nationale ancrée dans des cas d’usage industriels et territoriaux

Le Sultanat d’Oman présente l’une des approches les plus structurées et les plus ancrées dans les réalités économiques en matière de dronautique et, à plus long terme, de mobilité aérienne avancée. Plutôt que de multiplier les démonstrations technologiques, le pays a choisi de partir des besoins concrets de son territoire, en structurant progressivement un cadre national autour de ses infrastructures industrielles, énergétiques et logistiques.

Le Ministry of Transport, Communications and Information Technology, en coordination avec la Civil Aviation Authority, travaille à l’élaboration d’une vision nationale intégrée pour l’implémentation des drones et des systèmes autonomes. Cette réflexion couvre l’intégration dans l’espace aérien, la réglementation, la planification des corridors et le développement des compétences locales, avec l’objectif de créer un environnement opérationnel cohérent avant l’arrivée massive des technologies.

Sur le terrain, les cas d’usage sont très concrets. Dans le secteur énergétique, des acteurs comme Petroleum Development Oman (PDO), qui opère des milliers de kilomètres de pipelines et d’installations pétrolières dans des zones désertiques, utilisent les drones pour l’inspection d’infrastructures, la surveillance de sites et le suivi d’actifs critiques. Dans ces environnements éloignés, ces systèmes permettent de couvrir rapidement de grandes distances et de réduire les risques liés aux inspections terrestres.

Les zones industrielles et portuaires représentent un autre terrain d’application majeur. À Duqm, où se développe la Special Economic Zone et un important complexe portuaire et industriel, les drones sont envisagés pour soutenir la surveillance des installations, suivre l’évolution des chantiers et inspecter des infrastructures. Des besoins similaires existent autour du port de Sohar, où les installations pétrochimiques et logistiques nécessitent des opérations régulières d’inspection et de suivi.

La question de la connectivité territoriale joue également un rôle structurant. Dans certaines régions montagneuses ou isolées, les autorités explorent l’utilisation des drones pour le transport de matériel médical, de pièces critiques ou d’équipements vers des sites difficiles d’accès. Ces scénarios répondent à des enjeux réels dans un pays où certaines communautés et installations industrielles se trouvent à plusieurs heures des grands centres urbains.

La mobilité aérienne avancée est envisagée dans une perspective plus long terme. La réflexion porte notamment sur la possibilité de créer des corridors logistiques reliant des pôles économiques comme Mascate, Sohar et Duqm, afin de soutenir les flux industriels et logistiques. L’objectif n’est pas de reproduire un modèle urbain comme celui de Dubaï, mais de développer des solutions adaptées aux réalités territoriales du pays.

Ce qui distingue la trajectoire omanaise, c’est cet ancrage dans des besoins précis : surveillance des pipelines opérés par PDO, inspection des infrastructures dans les zones industrielles de Sohar et Duqm, logistique dans les régions éloignées. Les drones ne sont pas présentés comme une innovation futuriste, mais comme un outil opérationnel pour améliorer l’efficacité des activités existantes.

En structurant d’abord la dronautique autour d’actifs industriels concrets et de corridors logistiques potentiels, Oman jette progressivement les bases d’un écosystème capable d’accueillir, à terme, des opérations plus avancées en mobilité aérienne. Cette approche, plus méthodique, illustre une autre voie vers l’adoption : partir des réalités économiques et territoriales pour construire un système durable.

Au Québec : un écosystème solide mais encore en phase de structuration

Face aux dynamiques observées au Moyen-Orient, le Québec se trouve dans une position à la fois privilégiée et paradoxale. La province possède l’un des écosystèmes aérospatiaux les plus puissants et les plus intégrés au monde, avec une concentration exceptionnelle de manufacturiers, d’intégrateurs, de centres de recherche et de talents. Montréal est régulièrement citée parmi les grands pôles mondiaux de l’aéronautique, aux côtés de Seattle et de Toulouse. Pourtant, dans le domaine spécifique de la mobilité aérienne avancée et de la dronautique, la structuration d’un système d’exploitation coordonné reste encore en émergence.

Les capacités industrielles sont bien présentes. Des entreprises comme CAE, Pratt & Whitney Canada, Bell Textron, Airbus Canada ou Thales contribuent à maintenir un niveau d’expertise exceptionnel en ingénierie aéronautique, en simulation et en systèmes avioniques. À cela s’ajoute un écosystème académique et technologique de premier plan, avec des institutions comme Polytechnique Montréal, l’ÉTS, McGill, IVADO ou le CRIM, qui travaillent sur l’intelligence artificielle, l’autonomie et l’intégration des systèmes complexes.

Dans le domaine plus spécifique des drones, plusieurs cas d’usage sont déjà bien ancrés. Hydro-Québec utilise des drones pour inspecter des milliers de kilomètres de lignes de transport d’électricité, notamment dans des régions éloignées. Dans le secteur minier et forestier, ces technologies sont utilisées pour la cartographie, le suivi de sites et l’inspection d’actifs. Le ministère des Transports et certaines municipalités explorent également l’inspection d’infrastructures comme les ponts ou les routes à l’aide de systèmes aériens autonomes. La dronautique est donc déjà une réalité opérationnelle dans plusieurs secteurs clés.

Sur le plan des infrastructures, le Québec dispose d’atouts structurants qui pourraient jouer un rôle déterminant dans l’intégration progressive de la mobilité aérienne avancée. Des plateformes comme Mirabel, Montréal-Trudeau et Saint-Hubert — au cœur du pôle aérospatial métropolitain — constituent des environnements naturels pour expérimenter et déployer de nouveaux modes d’opération en lien direct avec les flux existants de passagers, de marchandises et d’activités industrielles.

Dans cette perspective, l’idée d’une meilleure connectivité aérienne entre ces différentes plateformes revient souvent dans les discussions sur l’avenir du système métropolitain. Sans qu’un modèle précis ne soit encore défini, on peut envisager, à terme, des formes de liaisons structurantes entre ces pôles complémentaires, permettant de tester l’intégration des nouvelles mobilités dans un environnement réel, à proximité des grands centres décisionnels et industriels.

Cette logique s’inscrit dans une tendance observée à l’international, où les grands aéroports deviennent progressivement les points d’ancrage des premiers systèmes AAM. Plutôt que de se déployer d’emblée au-dessus des centres urbains, ces nouvelles mobilités prennent forme autour des plateformes aéroportuaires, qui offrent déjà les infrastructures, les cadres de sécurité et les volumes d’opérations nécessaires pour soutenir leur intégration.

Le territoire québécois offre aussi des conditions particulièrement favorables pour des cas d’usage à forte valeur. La connectivité régionale entre les grands centres et les communautés éloignées du Nord-du-Québec ou de la Côte-Nord, le transport médical, l’acheminement rapide de matériel vers des sites miniers ou hydroélectriques, ou encore la surveillance environnementale sont autant de scénarios où la mobilité aérienne avancée pourrait répondre à des besoins réels.

Des initiatives émergent déjà à plus petite échelle. Des entreprises testent des drones pour la livraison de matériel dans des contextes industriels, des centres de recherche travaillent sur la gestion du trafic des drones et l’intégration dans l’espace aérien, et des projets pilotes apparaissent autour de la surveillance des feux de forêt ou de l’inspection d’actifs critiques.

Cependant, contrairement à ce que l’on observe dans certains pays du Golfe, ces initiatives restent encore largement fragmentées. Elles sont souvent portées par des organisations individuelles — entreprises, centres de recherche ou acteurs sectoriels — sans toujours s’inscrire dans une trajectoire collective pleinement coordonnée.

C’est précisément là que se situe l’enjeu stratégique. Le Québec dispose de presque toutes les composantes nécessaires : industrie forte, expertise technologique, territoire propice, aéroports structurants, acteurs d’infrastructure et capacités en intelligence artificielle. Ce qui manque encore, c’est une orchestration systémique comparable à celle observée ailleurs : une vision partagée, une priorisation des cas d’usage et une planification coordonnée des infrastructures.

L’expérience internationale montre que la prochaine phase de développement ne sera pas seulement technologique, mais organisationnelle. Le Québec a les moyens de jouer un rôle structurant dans cette transition, à condition de passer du potentiel à une véritable coordination stratégique.

Un forum québécois sur l’AAM et la dronautique

C’est dans ce contexte qu’émerge l’organisation d’un forum québécois consacré à la mobilité aérienne avancée et à la dronautique les 13 et 14 avril prochain en marge du Forum International de l’aérospatiale d’Aéro Montréal. Plus qu’un simple rendez-vous sectoriel, cette initiative vise à créer un espace de convergence entre les acteurs qui devront collectivement structurer la prochaine phase : ministères, autorités réglementaires, aéroports, industriels, centres de recherche, territoires et développeurs d’infrastructures.

L’objectif n’est pas tant de présenter des technologies que d’amorcer une réflexion structurée sur les conditions d’exploitation. Quels cas d’usage faut-il prioriser au Québec — connectivité régionale, transport médical, logistique industrielle, inspection d’infrastructures énergétiques ou forestières? Quel rôle jouent des plateformes comme Mirabel dans l’accueil des premières opérations? Comment structurer des corridors d’essai et, à terme, des corridors opérationnels? Et surtout, comment mieux coordonner les efforts entre acteurs publics, industriels et les territoires?

Dans des régions comme les Émirats arabes unis ou le Sultanat d’Oman, c’est précisément ce type d’alignement qui a permis de transformer des initiatives dispersées en systèmes cohérents, en pensant en parallèle les infrastructures, la réglementation, les cas d’usage et les opérations. Le forum s’inscrit dans cette même logique : créer un langage commun, rapprocher les parties prenantes et amorcer une orchestration plus structurée de l’écosystème.

À travers cette démarche, le Québec commence à franchir une étape importante. Il ne s’agit plus seulement de développer des technologies ou de multiplier les projets pilotes, mais de réfléchir collectivement à la manière de passer à l’échelle, en structurant une vision partagée et en renforçant la coordination entre les acteurs qui auront à porter cette transformation.

Une reconfiguration silencieuse de la chaîne de valeur mondiale

Il est rare que les grandes mutations industrielles se produisent en un seul lieu, ou sous l’impulsion d’un seul acteur. Elles émergent plutôt là où se croisent vision, coordination et capacité à transformer des intentions en cadres d’exploitation concrets. C’est dans cet espace, souvent discret mais déterminant, que se redessinent les rapports de force.

La mobilité aérienne avancée entre aujourd’hui dans cette phase charnière. Après les années dominées par la recherche, les prototypes et les promesses technologiques, l’enjeu se déplace vers la capacité à organiser des environnements d’opération réels : structurer l’espace aérien, intégrer les infrastructures, définir les modèles d’exploitation, et coordonner les acteurs publics ainsi que privés.

Dans cette transition, la valeur ne se situe plus uniquement dans la conception des appareils, mais dans la manière dont les systèmes seront déployés, régulés et intégrés aux territoires. Les régions qui réussiront seront celles qui auront su créer des conditions propices à l’exploitation à grande échelle, en assumant un rôle d’architecte plutôt que de simple utilisateur.

Le Québec dispose de nombreux leviers pour participer à cette nouvelle étape. La question n’est pas tant celle des capacités que celle du positionnement : voulons-nous prendre part à la définition des cadres dans lesquels cette industrie va évoluer, ou simplement nous inscrire dans des modèles conçus ailleurs?

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