C’était un vendredi soir pluvieux, brumeux. Nous sommes à la fin novembre 1963. Même s’il est 18 heures passées, Pierre Jeanniot n’a pas encore quitté son bureau de la Trans-Canada Airlines à Dorval. Le téléphone sonne. Au bout du fil, c’est le Centre de contrôle technique. « On vient d’avoir un accident à Ste-Thérèse. Tenez-vous disponible. »
Le vol TCA 831 vient de s’écraser au nord de Montréal.
Il ne le sait pas encore, mais en se rendant sur place, malgré l’horreur de la situation, Pierre Jeanniot, alors jeune chef de la Division d’entretien de la TCA, va faire une constatation qui lui donnera une idée de génie.
Une idée qui va révolutionner l’aviation commerciale à travers la planète. Et pour des années à venir.
« C’était lugubre. C’était l’apocalypse », racontera Pierre Jeanniot dans une entrevue accordée en 2013. « Un certain nombre de choses ont été incinérées, avec le feu très intense. »
« Moi, j’étais très concerné. C’était un appareil tout neuf, tout neuf. Et on en avait plusieurs. Si c’était un problème particulier à l’appareil, il fallait absolument le savoir. »
Mais dans le marécage de Sainte-Thérèse, près de la 89e avenue, à travers les effluves de kérosène et les débris tordus, difficile de trouver quoi que ce soit de concret qui puisse donner une indication claire sur les causes de la catastrophe aérienne, la pire de l’histoire au Canada à cette époque.
Il y avait bien à bord du DC-8 un appareil surnommé « l’enregistreuse de vol ». Mais rapidement, Pierre Jeanniot réalise qu’elle ne lui sera d’aucune utilité.
« Ça m’a réellement bouleversé, je dois dire. Cette enregistreuse de vol avait été pulvérisée! C’était donc totalement inutile. Ça m’a extrêmement peiné. Et moi, j’ai eu l’idée un bon jour de dire: “Si on prenait l’enregistreuse comme telle et qu’on l’enfouissait dans un contenant qui pourrait résister à l’impact, résister au feu, on pourrait peut-être, après coup, relire ça!” »
« Donc, la solution que j’ai faite, c’est de prendre cette enregistreuse-là, de changer les paramètres pour les rendre beaucoup plus en fonction du plan de vol, et de mettre tout ça dans un cylindre capable de résister au feu et à l’impact. »
Ainsi est née la boîte noire, qui n’a jamais été noire, mais orange.
« Les gens oublient, vous savez »
Aujourd’hui, en 2025, Pierre Jeanniot a-t-il eu droit à toute la reconnaissance qu’il aurait dû avoir? « Non », rétorque du tac-au-tac son fils Michel Jeanniot dans une entrevue accordée à Propelia. « Les gens oublient, vous savez. »
« Mon père, c’était un homme de l’ombre. Ce n’était pas un politicien. C’était un homme d’État sans mandat. »
Pour preuve, Michel Jeanniot cite un article du magazine français L’Express, paru au début des années 90, au sujet de son père. « C’était une publication à propos des 10 hommes les plus influents de la planète que personne ne connaissait. Et mon père faisait partie de cette liste-là! » se remémore-t-il, un brin amusé.
Pourtant, Pierre Jeanniot a su marquer l’industrie aérienne à bien des égards.
La révolution des vols non-fumeurs
Le concept de la « classe affaires », c’est lui qui l’a inventé. Les vols non-fumeurs, c’était aussi son idée.
« C’était un risque très important », se souvient Michel Jeanniot.
« Mon père était fumeur à l’époque. Il tentait d’arrêter mais il n’avait pas réussi. Il était convaincu que l’avenir de l’industrie aérienne était là. »
Nous sommes alors en 1987. Pierre Jeanniot, après avoir gravi tous les échelons, est à la tête d’Air Canada à titre de président-directeur général depuis trois ans. Et sa plus récente idée est loin de passer inaperçue.
« Ça a ébranlé les colonnes du temple, se rappelle son fils. Plusieurs déchiraient leurs chemises au conseil d’administration en disant “On ne peut pas faire ça! Notre clientèle, c’est une clientèle d’affaires!” »
Les spécialistes du marketing chez Air Canada parlaient d’une décision irréfléchie aux conséquences dévastatrices. La très puissante industrie du tabac avait même lancé une campagne de boycottage contre l’entreprise.
Et plutôt que de partir en vrille, le nombre de passagers chez Air Canada a plutôt augmenté… de 5 %!
« Je ne veux pas dire qu’il était têtu. Mais une fois qu’il était convaincu que c’était laLA direction à prendre, rien ne pouvait l’arrêter. C’est peut-être ça, la définition d’un visionnaire. »
Quand il parle de son père, Michel Jeanniot nourrit une fierté à peine cachée. Mais aussi un certain réalisme. Son plus grand échec, selon lui, est que « s’il faisait partie de la liste des 10 personnes les plus influentes… il faisait aussi partie de la liste des 10 plus pauvres! », lance-t-il en riant.
« Quand il est parti d’Air Canada, ça a pris 2-3 ans avant de le remplacer. Personne ne voulait de ce job-là au salaire que mon père était payé. Ils ont finalement trouvé un dirigeant de Continental Airlines qui habitait à Atlanta. Ce gars-là a dit : “J’ai deux conditions : vous triplez le salaire et vous instaurez une liaison directe avec Atlanta tous les jours de la semaine.” »
« Le gars arrivait le dimanche soir et repartait le mercredi matin pour Atlanta », relate Michel Jeanniot.
« Ça prend un égo extrêmement fort »
Mais qu’est-ce qui poussait cet homme à toujours vouloir innover ainsi et à repousser les limites? Michel Jeanniot prend un instant avant d’y aller de cette réflexion.
« Je le dis avec amour et affection : il y a l’ego. Je pense que ça prend un ego extrêmement fort. Faire un move, décider qu’on s’en va dans une direction, qu’on invente quelque chose, même en sachant qu’on met peut-être en péril 2000, 3000 emplois : faut être convaincu d’être le meilleur outil de la boîte, que notre décision est la meilleure. Sinon, on n’en dort pas la nuit. Je pense qu’il avait un très fort ego, dans le sens positif du terme. »
« Et il aimait laisser quelque chose derrière lui. Il aimait pouvoir dire : “Tu vois ça? Ça, c’est moi.” »
Pierre Jeanniot s’est éteint le 22 juin 2025. Il avait 92 ans.




